LA RIME, L’IMAGE, LE PERSONNAGE

D’abord, un «riff» de guitare (un motif) que j’avais trouvé pour autre chose et que j’adapte pour en faire le soutien d’une nouvelle mélodie, résolument «country-folk»…on ne réinvente pas la roue, mais on prend la route!

Ensuite, une rime:

tu regardes passer les fantômes
dans ta tasse en styrofoam

La phrase traîne dans mon téléphone (hé oui, l’auteur-compositeur «moderne» se sert de tout ce qui est à sa disposition) depuis un bout de temps. La rime est un peu lourde mais l’image est précise, les deux mains qui se réchauffent en serrant le gobelet, le café fade dans lequel on voit passer sa vie en volutes de lait 2%…
Puis, une discussion avec ma blonde, elle-même auteure de chansons, sur les rimes et le carcan qu’elles imposent quelquefois à nos idées, mais aussi sur la liberté d’imagination que paradoxalement l’alternance des rimes peut amener à l’écriture…Je décide donc de faire l’exercice de reprendre ma première idée et de la travailler sans la rime:

tu r’gardes flotter les nuages
dans ta tasse en styromousse


Exit les fantômes, bonjour les nuages! Déjà une direction s’amorce: les nuages apportent une touche de réalité, il y a un ciel qui se réflète dans le café, on est quelque part! Le styrofoam, lui, est devenu styromousse. Victime de la police de la langue française? Pas du tout! Le mot me fait sourire, c’est tout…et on avance:

ton café goûte le baton
la vie est douce à Montréal

Je ne sais pas pourquoi mais dès ces lignes se dessine un personnage qui ne vient pas de Montréal, qui n’est donc pas moi, qui a abouti ici pour une raison que je ne connais pas encore et qui médite au-dessus de son café pâlotte, assis dans son auto…pourquoi son auto? Parce que j’entends la radio et une chanteuse qui veut trop:

la chanteuse en fait des tonnes
pour capter ton attention
baisse le volume ou sors du char
la vie est courte fais-toi pas mal


Je vois du soleil, un ciel bleu, quelques nuages…et si le char était stationné dans le Vieux-Port? Et si le gars était venu respirer l’air du fleuve pour réfléchir à son avenir?

le Vieux-Port est inondé
d’un gros soleil de bout du monde
partirais-tu?
aurais-tu l’guts?
qu’est-ce qui te retient à Montréal?

Deuxième couplet, le scénario se précise: notre homme sort du char, regarde les mouettes, les touristes qui regardent les mouettes…on se demande ce que les touristes viennent faire en ville et en réponse, on apprend pourquoi il est venu, lui, en ville:

tu r’gardes valser les mouettes
sur un ciel de papier bleu
un beau portrait pour les touristes
qu’est-ce qu’on vient faire à Montréal?

ben oui c’est sur t’es v’nu pour elle
‘ est tellement belle en uniforme
elle sent l’savon pis la famille
les rêves de filles à Ville Laval

mais toi pis elle c’est pas possible
c’est comme une tache qui revient tout l’temps
oublie l’printemps
oublie la ville
la vue est platte change de canal

(oui, il y a quand même une rime en «al» qui revient régulièrement à la fin de chaque couplet…béquille? Non…mais utile en maudit!)

«L’Icone» est un tableau de Martin Brouillette

Qu’est-ce qu’on voit quand on laisse son regard errer dans le Vieux-Port? La ville, les silos désaffectés, le Cirque du Soleil…mais aussi les ponts! C’est le Pont Jacques-Cartier qui va me faire préciser le personnage: c’est un manuel qui a quitté la nature pour la ville et l’amour d’une femme qui n’a pas les même rêves que lui…je pars du pont et je laisse débouler:

tu r’gardes le pont à l’horizon
comment ça fait pour t’nir tout seul?
ça prend du fer pis des millions
pis toi t’as rien faque ferme ta yeule

toi t’as rien mais tout ton temps
pis tu te débrouilles avec tes mains
t’aimes le bois t’aimes le silence
pis t’aimes son corps en queue-de-cheval

…et me reviens l’image de la tasse du début et je me dis qu’il doit bien l’avoir fini son café:

tes doigts écrasent le styromousse
qu’on peut même pas récupérer
un goût amer au fond d’la bouche
une vague de blues artisanal


(C’est ici que je décide du titre de la chanson. Elle s’appellera styromousse)

Je prends une pause de quelques jours, car je n’ai toujours pas répondu à la question de la fin du premier couplet. Va-t’il rester? Va-t’il partir? Et s’il part, va-t’il ailleurs ou retourne-t’il chez lui?

J’opte pour le départ…Je ramène le char et la chanteuse. Je lui invente une enfance et je décide qu’il retourne chez lui, dans son pathelin. Où est-ce exactement? C’est la rime en «al» qui choisit pour moi: Roberval.
Un dernier flash sur les rues de Montréal. Point final.

tu tiens l’volant comme à ta vie
t’a des secousses dans’ transmission
mais la chanteuse est endormie
quel temps y fait à Roberval?

tu r’vois ton père en boisson
t’entends ta mère qui rit aux larmes
ta collection de p’tites machines
ta photo d’classe ton gant ta balle


la semaine passée sur le trottoir
t’as lu un prénom dans l’ciment
y’a des souvenirs qui ont la vie dure
comme les briques rouges
de Montréal

Voici une version «audio-vérité» de styromousse enregistrée fin février au studio Sauvage.

L’image du Pont Jacques-Cartier est un magnifique tableau de Martin Brouillette intitulé «L’Icone»




10 commentaires au sujet de LA RIME, L’IMAGE, LE PERSONNAGE

  1. Gilles Julien 17 mars 2013 @ 14:09 #

    Bravo encore une fois.

    Une belle chanson qui s’éparpille
    Dans voix d’la fille dans l’gars du char
    Au bord du pont à Montréal
    Il faut aimer Michel Rivard

  2. Annick gaudreault 18 mars 2013 @ 07:56 #

    Oh Michel! C’est tellement chouette de te suivre comme ça. J’adore te lire, cher créatif!

  3. Benoit 18 mars 2013 @ 14:58 #

    Son corps en queue-de-cheval ?

    • Michel 18 mars 2013 @ 21:36 #

      Ben oui…c’est fou des fois, hein!

  4. Philippe Legault 18 mars 2013 @ 18:15 #

    Bonjour Michel,
    Je découvre ton blogue aujourd’hui (je me permets le tutoiement – à la mi-quarantaine, je peux affirmer que je suis un fan depuis au moins 35 ans!) en même temps que tes nouvelles musiques. Quel bonheur! Je suis guitariste depuis l’âge de 10 ans, et ta façon bien personnelle de jouer la guitare continue encore de m’inspirer et de me nourrir. Merci !

    J’aime particulièrement ce que je viens d’entendre – Styromousse – je saute sur ma guitare et je m’y attaque “drette-là”!
    Au plaisir de te suivre encore!

  5. Blair Thomson 20 mars 2013 @ 08:42 #

    Un beau post, Michel, et une trés belle chanson.

    le “Rivardism” du jour: “Tu tiens l’volant comme à ta vie/t’a des secousses dans’ transmission”

    Fort, fort, fort!

  6. JF Poulin 23 mars 2013 @ 19:56 #

    J’aime beaucoup ça Michel. Quel beau riff, quel beau feel, avec ces mots en pluss…
    J’ai juste envie de la ré-écouter… ah pis j’me laisse tenter, j’la ré-écoute ;)

    J’aime voir le chemin que tu prends pour les accoucher ces beaux bijoux-là

    Hâte de te revoir

    JF

  7. Louis Cyr 14 avril 2013 @ 00:15 #

    Sur le coup, j’ai eu un gros pincement pour la rime instigatrice: “les fantômes… en styrofoam”. Mais quand on entend la chanson, ça devient un détail, on l’oublie instantanément. J’ai entendu “Roi de rien” à Des kiwis et des hommes… Y a un p’tit bout de temps que j’avais pas ressenti ça… Oui monsieur, du grand RIVARD!!!

    • Louis Cyr 5 novembre 2013 @ 22:26 #

      En fait, j’ai voulu dire que la magie opère tout aussi bien avec le mot styromousse. Chapeau Michel!

  8. Sabourin, Carole 27 avril 2013 @ 10:38 #

    Quand j’ai lu les filles de Laval…. c’est venu me chercher un peu…. j’me disais pourquoi pas Roberval…. et je la voici quelques rimes plus loin…. je n’ai plus l’âge du savon et de la famille… et mes rêves et bien.. mes rêves sont sur le bord du Fleuve…. ou sur le bord d’un lac des Laurentides… ou sur ma toile…. ou dans mon cahier et j’aimerais y toucher…. C’est tellement beau cette chanson et la mélodie… et la guitare… Merci ++

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